29 de abril de 2021

De la graine au bourgeon Verakis – Partie 15

Immergée dans le milieu scientifique, j’ai tenté d’avoir une vision « scientifique » de la divulgation de la science. Bien sûr, débutant dans la recherche, je me suis d’abord méfiée des médias, cherchant même à les éviter. Cette attitude est bien décrite par Jacobi & Schiele, dans leur livre Vulgariser la science. Le procès de l’ignorance (1988 : 33), quand ils parlent des professionnels spécialistes, sources d’informations : « [ …] les jeunes scientifiques ont tendance à condamner plus facilement la vulgarisation au nom d’une certaine morale scientifique […] ils doivent respecter les normes du champ scientifique […] ils privilégient donc la rigueur plutôt que le recours aux techniques journalistiques […] ils affichent plus souvent du mépris pour les journalistes scientifiques et sont plus favorables à l’apprentissage méthodique du métier de vulgarisateur. »

Les expériences que j’ai vécues en tant que source d’informations pour les journalistes, ainsi que l’observation des différences de raisonnement, de personnalité, d’attitudes, de valeurs et de connaissances entre publicitaires et professionnels de la nutrition, m’ont fait réfléchir. Considérant les bons résultats d’une véritable collaboration entre publicitaires et nutritionnistes, je me suis servi de mon point de vue de scientifique avec, sans doute, une pointe d’arrogance, pour transmettre une proposition à la Société Brésilienne d’Alimentation et de Nutrition (SBAN), consistant à mettre en place une structure qui nous permettrait de mieux communiquer avec les médias, afin d’assurer un suivi des informations et des messages à caractère journalistique.

Le Comité de Communication de la Société Brésilienne d’Alimentation et de Nutrition  a donc été créé et était composé d’un médecin et de deux nutritionnistes. Son activité principale était d’établir des contacts avec des auteurs ou éditeurs d’articles parus dans la presse, de discuter ensemble du contenu de ces articles et, le cas échéant, de redresser les « erreurs » qu’ils pouvaient contenir par rapport à la science de la nutrition. Nous espérions ainsi amener les journalistes à prendre conscience du risque que le public pouvait courir à la suite d’une information mal documentée en la considérant comme exacte. Cette action n’avait pas pour objectif de censurer.

Nous ne nous présentions pas en censeurs, pas davantage en courtiers de la Société Brésilienne d’Alimentation et de Nutrition (SBAN) chargés d’imposer le comité comme source d’information, mais  plutôt en partenaires désireux de contribuer, selon nos compétences, à une meilleure qualité des articles de vulgarisation scientifique.  Nous nous mettions à leur disposition afin de les « aider » et de leur trouver des sources s’ils en avaient besoin.

Il est curieux de constater, et cela dans tous les domaines, que quand vous proposez à quelqu’un d’entreprendre une œuvre commune, votre interlocuteur croit, ou feint de croire, que vous venez en quémandeur, lui demander un service. Il se ménage ainsi une position de force et si d’aventure il accepte votre offre, il estime de bon ton que vous vous considériez comme son obligé.

Concernant l’activité du Comité de Communication de la SBAN, nous avons parfois été mal reçus, d’autres fois bien reçus mais le plus souvent ignorés ou négligés, et surtout, perçus comme une source d’informations parmi d’autres.

Comme le thème de l’alimentation et de la nutrition était déjà de plus en plus présent dans les médias, et comme notre comité était perçu à tort comme une source d’information, nous avons entrepris une action de  conseil et de suivi dans l’établissement d’une intermédiation entre les professionnels spécialistes de la nutrition et les journalistes. Nous proposions aux journalistes de les accompagner dans leur démarche avant et pendant l’entretien avec un expert. Nous proposions des documents à lire, envisagions les sujets à aborder et mettions à jour les connaissances auxquelles les journalistes s’intéressaient. Nous les aidions aussi à formuler des questions auxquelles les spécialistes auraient intérêt à répondre. Parfois et selon la disponibilité des journalistes, nous lisions leurs articles ou regardions leurs documents vidéo avant leur diffusion afin de repérer d’éventuelles maladresses concernant le fond scientifique.

Nous proposions aussi aux spécialistes un accompagnement pendant leurs interviews, en les aidant, si nécessaire, à bien comprendre les concepts, à recadrer des questions, à saisir les nuances du propos pour éviter que le journaliste ne se laisse aller au sensationnalisme, par exemple.

Concernant les experts, nous leur donnions quelques conseils sur la manière de fonctionner avec les médias auxquels ils devaient fournir des informations,  sur les publics-cible de ces médias, les motivations des journalistes pour les entretiens envisagés, etc.

Quand journalistes et experts se prêtaient au « jeu » les résultats étaient très satisfaisants. Nous ne savons pas quels ont été les bénéfices du grand public, mais les impressions des journalistes et scientifiques semblaient indiquer qu’ils se réjouissaient d’avoir participé à une « mission » d’utilité publique.

Cette expérience a été fondamentale pour nous faire prendre conscience que les journalistes et les spécialistes de la nutrition appartiennent en effet à deux  « mondes » très différents qui ne pouvaient pas vraiment se comprendre et communiquer.

Nous avions déjà parfois du mal à nous comprendre entre professionnels du milieu médical ; imaginons la difficulté de communication entre scientifiques et journalistes.

Nous avons pris conscience de l’existence de ces deux cultures, telles que C.P. Snow les a définies: « La vie intellectuelle de l’ensemble de la société occidentale tend de plus en plus à se scinder en deux groupes distincts ayant chacun leur pôle d’attraction. […] Des intellectuels littéraires à un pôle, à l’autre des scientifiques… Entre les deux, un abîme d’incompréhension mutuelle, incompréhension parfois teintée, notamment chez les jeunes, d’hostilité ou d’antipathie. » Entre spécialistes et communicateurs, l’incompréhension était importante, les rapports parfois conflictuels, tout comme le souligne Elisabeth Vincent (1998 :92).

Nos interlocuteurs, parmi les spécialistes, n’accordaient que peu d’intérêt à la vulgarisation de leur science sous prétexte que le grand public n’y comprendrait, de toute façon, pas grande chose, et qu’il n’avait pas besoin d’en savoir autant. L’importance de cette vulgarisation et la place qu’elle occupe dans l’acquisition des connaissances par le grand public leur échappaient complètement.

Ils semblaient ressentir de l’aversion pour les moyens de communication de masse ; ceux-ci exhibaient leur incapacité à les « affronter » et à gérer les résultats de l’exploitation communicationnelle de leur travail ou de leurs équipes de travail. D’autres spécialistes évoquaient l’indifférence des médias pour la transmission de leurs connaissances au grand public. Leur attitude témoignait en fait d’une méconnaissance des médias et, par voie de conséquence, du public lui-même dont les attentes en matière de savoir est pourtant la raison d’être de leur travail.

 

 

Juliana T. Grazini dos Santos – Docteur en Information et communication, Nutritionniste, Créatrice de Verakis. 

 

Ceci est le quinzième chapitre de la “saga” qui qui raconte les fondations de Verakis.

Lisez les chapitres antérieurs:

De la graine au bourgeon Verakis – Partie 14

De la graine au bourgeon Verakis – Partie 13

 

 

Source: Morceaux de l’introduction de la ma thèse de doctorat: “La science de la nutrition diffusée au grand public en France et au Brésil – Le cas de l’alimentation maternelle infantile. Thèse dirigée par Baudouin JURDANT

 

Image: Alex Bascuas